28 février 2026

CPTS en Languedoc-Roussillon : la coordination libérale au défi du territoire

Dans le Languedoc-Roussillon, les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) s’imposent comme des outils essentiels pour structurer la coordination des soins entre médecins libéraux et acteurs de santé. Elles visent une réponse collective aux besoins d’un territoire, qu’il s’agisse d’accès aux soins, de gestion des situations complexes ou de prévention. Les CPTS s’appuient sur une organisation collégiale, un financement dédié et des missions définies nationalement mais adaptées localement. Leur impact est direct sur l’exercice quotidien des praticiens libéraux en facilitant la collaboration, l’innovation et la qualité du parcours patient, tout en rencontrant des défis d’appropriation et de fonctionnement en région. Ces dynamiques transforment durablement la pratique médicale libérale au service du territoire.

Pourquoi les CPTS ? Genèse et cadre national

Les CPTS sont un dispositif récent, introduit par la loi de modernisation du système de santé (2016) puis précisé par l’Accord Conventionnel Interprofessionnel (ACI) signé en 2019 entre l’Assurance Maladie et les principales unions de professionnels de santé. Leur objectif affiché : mieux coordonner les soins de proximité, répondre collectivement aux besoins d’un territoire et fluidifier les parcours patients, en particulier là où la médecine libérale prend une place déterminante.

  • Leur création répond à la multiplication des situations complexes, à la nécessité d’une médecine plus collaborative pour faire face à la démographie médicale mouvante et aux aspirations des jeunes praticiens qui souhaitent partager les responsabilités, éviter l’isolement et s’investir autrement dans la vie locale.
  • Le cadrage national prévoit que toute CPTS regroupe de façon volontaire des professionnels de santé libéraux de tout champ (médecins, infirmiers, pharmaciens, etc.), mais aussi, selon les besoins, des partenaires du secteur médico-social, social ou hospitalier.
  • Le Languedoc-Roussillon n’y fait pas exception, bien au contraire : la prévalence des zones sous-denses (déserts médicaux ruraux ou périurbains, quartiers populaires urbains) y rend la coordination entre professionnels particulièrement stratégique (Source : ARS Occitanie, Cartographie des besoins régionale).

Qu’est-ce qu’une CPTS, concrètement ?

Une CPTS est d'abord une association loi 1901 réunissant sur un bassin de vie un ensemble de professionnels partageant des objectifs de santé communs, en lien avec la réalité locale. Son périmètre n’est ni figé ni descendant : il s’agit d’un projet porté par les acteurs de terrain et reconnu par l’ARS après un diagnostic territorial.

Composition type d’une CPTS en Languedoc-Roussillon

  • Médecins généralistes et spécialistes libéraux (souvent “pivot” du projet et présidents de l’association)
  • Infirmiers, pharmaciens d’officine, masseurs-kinésithérapeutes (représentatifs de la diversité libérale du territoire)
  • Paramédicaux (orthophonistes, sages-femmes, podologues…)
  • Représentants de structures médico-sociales (EHPAD, SSIAD, HAD…)
  • Parfois, partenaires du social, associations de patients, etc.

Le processus d’élaboration est itératif :

  1. Diagnostic territorial partagé basé sur des données ARS, Assurance Maladie, contribution des élus et des usagers.
  2. Coconstruction du projet de santé local autour de problématiques concrètes : accès aux soins non programmés, dépistage, accompagnement des professionnels isolés, articulation ville-hôpital.
  3. Validation du projet par l’ARS et signature de l’ACI donnant accès aux financements (dotation annuelle, rémunérations selon objectifs atteints).

À novembre 2023, on recense plus de 30 CPTS en fonctionnement ou en projet sur l’ancien territoire Languedoc-Roussillon, de la Petite Camargue aux Hauts Cantons de l’Hérault, du Gard rhodanien au Fenouillèdes (Source : ARS Occitanie).

Les missions fondamentales des CPTS

Quatre missions dites “socles” sont fixées au niveau national. Chaque CPTS, sous la houlette des médecins libéraux locaux, doit les décliner de façon adaptée :

  • Améliorer l’accès aux soins : réponses coordonnées à la demande de soins non programmés, régulation des urgences, prise en charge des situations de carence ou d’absence d’un professionnel.
  • Organiser des parcours pluriprofessionnels autour des patients : création de protocoles partagés (par exemple, parcours diabète, personnes âgées, santé mentale), mise en place de filières d’adressage, coordination des sorties hospitalières.
  • Développer la prévention : campagnes locales (dépistage du cancer, vaccination, ateliers d’éducation à la santé…), relais des programmes nationaux.
  • Favoriser l’attractivité et l’installation des professionnels : actions en faveur de l’accueil des jeunes médecins, stages, tutorats, pairs-aidance, facilitation de l’exercice mixte ou coordonné.

À ces missions s’en ajoutent parfois d’autres, selon l’histoire du territoire : innovation numérique, télésanté, inclusion, santé mentale, lutte contre la précarité, dépendance…

Fonctionnement interne : gouvernance et financement

Le pilotage de la CPTS est assuré par un bureau élu, dans lequel les médecins libéraux occupent souvent une place centrale pour garantir la cohérence clinique et la représentativité. La gouvernance, collégiale, favorise la transversalité et l’engagement de tous.

  • Réunions plénières régulières (souvent trimestrielles), ouvertes à tous les membres
  • Groupes de travail thématiques (accès aux soins, parcours personnes âgées, communication interprofessionnelle…)
  • Coordination assurée par un ou plusieurs salariés dédiés (chargé de mission ou coordinateur), financés sur les fonds CPTS
  • Gestion administrative professionnelle avec traçabilité des décisions (> 90% des CPTS emploient un coordinateur en Languedoc-Roussillon, source : retour URPS 2022)

Le financement de la CPTS provient principalement de l’ACI, attribué sous forme d’une dotation annuelle modulée (entre 75 000 et 600 000 euros/an selon la taille et les missions – Source : Assurance Maladie, 2022). Cette enveloppe finance les postes de coordination, les actions de communication, les formations, l’organisation d’actions de prévention, voire l’équipement informatique sécurisé.

Une dynamique territoriale : exemples régionaux

CPTSTerritoireProjet phare
CPTS Littoral MéditerranéenPetite Camargue et plaine entre Sète et MontpellierRégulation de l’accès aux soins non programmés l’été (afflux touristique, offre en tension)
CPTS Cœur d’HéraultLodève, Clermont-l’Hérault, vallées ruralesCoordination des sorties d’hospitalisation et protocole commun personnes âgées
CPTS du Gard RhodanienBagnols-sur-Cèze, périphérieDéveloppement de la télémédecine et ateliers de prévention “bien vieillir”
CPTS du Grand NarbonneUrbanité et ruralité mixteExpérimentation de parcours santé mentale pédiatrique

Impact concret sur la pratique libérale au quotidien

La CPTS génère, selon l’expérience de terrain partagée par de nombreux confrères en Languedoc-Roussillon, des bénéfices tangibles mais aussi des défis.

  • Meilleure connaissance interprofessionnelle : les réunions de CPTS permettent de sortir du cloisonnement, de connaître le pharmacien du coin, l’infirmière ou le kiné du quartier, et ainsi d’améliorer l’orientation des patients.
  • Régulation des demandes de soins : avec la mise en place de dispositifs d’accès aux soins non programmés, la CPTS propose une couverture collective, permettant de répartir la charge entre praticiens, d’anticiper les “pics” saisonniers (ex. grippe estivale liée à l’afflux touristique littoral) et d’éviter le recours injustifié à l’hôpital.
  • Soutien à l’installation : par le tutorat, l’entraide, la possibilité de stages sur place, de nombreux jeunes constatent un quotidien moins isolé et plus attractif, ce qui renforce la dynamique des bassins sous-dotés.
  • Action collective pour l’amélioration de la prise en charge : protocoles de soins, outils partagés (messagerie sécurisée, réunions de concertation), concertation sur des situations complexes, protection contre l’érosion progressive des liens professionnels.

Les témoignages en région en attestent : “C’est la seule structure qui m’a permis de sortir de mon cabinet et de travailler main dans la main avec d’autres professionnels”, rapporte une médecin du Cœur d’Hérault ; “Le partage des difficultés, on l’a institutionnalisé grâce à la CPTS, et les patients y gagnent clairement”, analyse un collègue du Gard.

Freins, difficultés et leviers d’appropriation

Malgré leur développement rapide, les CPTS ne sont pas exemptes d’écueils. Plusieurs points – souvent soulevés dans les retours d’expérience régionaux − méritent réflexion :

  • La surcharge administrative et la temporalité institutionnelle (il n’est pas rare que la construction du projet prenne 12 à 18 mois, pesant sur le volontariat initialement fort des praticiens — source : URPS Occitanie)
  • Des attentes très variées, voire contradictoires, sur le partage des tâches, la répartition des gardes ou la gouvernance entre professions
  • La difficulté à faire vivre l’intelligence collective une fois le financement acquis (engagement des membres, perception de la plus-value par rapport au travail habituel)
  • Un risque de complexité excessive ou de “projet pour le projet”, si la CPTS ne garde pas l’utilisateur final (c’est-à-dire le médecin libéral et son patient) au centre du dispositif
  • L’accès inégal aux outils numériques, crucial pour la coordination (messagerie sécurisée de santé, DMP, etc.) selon les infrastructures locales

En contrepoint, plusieurs leviers apparaissent efficaces :

  • Une animation professionnelle motivée, accompagnée par un coordinateur reconnu
  • Le choix de priorités claires, visibles et partagées par tous les membres
  • Des liens organiques avec les instances régionales (URPS, ARS) et les collectivités
  • L’expérimentation de projets-pilotes locaux, avec retour d’expérience public et adaptabilité rapide

Quel avenir régional pour les CPTS ?

Au cœur du dynamisme actuel, la question se pose : les CPTS parviendront-elles à transformer durablement la médecine libérale dans le Languedoc-Roussillon ? Quelques tendances structurantes se profilent :

  • L’extension rapide à des missions nouvelles : numérique en santé, gestion de crise sanitaire (COVID-19, canicules…), santé mentale, réflexion sur “l’aller-vers” auprès des publics les plus fragiles
  • L’affirmation du leadership médical dans la gouvernance, outil de formation des étudiants, catalyseur de l’innovation régionale
  • Une montée en compétences progressive des coordinateurs territoriaux et la mutualisation de ressources (partage de postes de référents, plateformes communes…)
  • Une recherche de reconnaissance accrue auprès des tutelles et des collectivités

Loin de se substituer à l’exercice individuel, les CPTS sont aujourd’hui devenues indispensables pour permettre une médecine de proximité efficace, solidaire et attentive à l’évolution socio-démographique de nos territoires. Elles donnent à voir une médecine libérale engagée, inventive, au plus proche des réalités du Languedoc-Roussillon.

Sources :

  • ARS Occitanie, cartographies territoriales (octobre 2023)
  • Accord Conventionnel Interprofessionnel (2019), Assurance Maladie
  • URPS Médecins Libéraux Occitanie, retours d’expériences 2021-2023
  • Association Nationale des CPTS (ANCPTS) : https://www.cpts.fr/
  • Observatoire régional de la santé Occitanie, bilans par territoires

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