30 décembre 2025

Maisons de santé pluriprofessionnelles : moteur ou mirage pour l’installation des médecins libéraux en Languedoc-Roussillon ?

Regards croisés sur une dynamique régionale

La région Languedoc-Roussillon, aujourd’hui intégrée à l’Occitanie, affronte depuis plus de dix ans la question du renouvellement de la démographie médicale en soins primaires. Le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) a été l’une des principales réponses à la crise des vocations en milieu libéral et rural. Mais ces structures, plébiscitées par certains, critiquées par d’autres, répondent-elles réellement aux défis du territoire ? Leurs effets sur l’installation des médecins sont-ils à la hauteur des attentes ? Ce dossier propose, à partir des données disponibles et d’expériences de terrain, d’apporter un éclairage précis sur ce sujet qui façonne l’avenir de la médecine libérale dans notre région.

Le contexte régional : entre espoir et héritage d’inégalités territoriales

Le Languedoc-Roussillon se distingue par :

  • Une proportion importante de zones sous-dotées, particulièrement dans le Gard, la Lozère et l’Aude (source : ARS Occitanie).
  • Un vieillissement prononcé de la population médicale : en 2021, selon le Conseil National de l’Ordre des Médecins, près de 47 % des généralistes libéraux en exercice avaient 55 ans ou plus.
  • Des écarts extrêmement marqués entre littoral, métropoles (Montpellier, Nîmes, Perpignan) et arrière-pays.
Fin 2023, le territoire comptait à lui seul près de 80 MSP (données : data.gouv.fr), soit une progression notable depuis 2015, où l’on n’en dénombrait qu’une trentaine.

Mais cette expansion se superpose à la croissance continue des zones qualifiées de « déserts médicaux ». Cette simultanéité interroge donc : la multiplication des MSP va-t-elle de pair avec une réelle amélioration de l’accès et du maintien des professionnels de santé ? Ou masque-t-elle une permanence des difficultés à attirer et retenir des médecins libéraux ?

Pourquoi les MSP ? Les ressorts de l’attraction

L’attrait présumé des maisons de santé repose sur plusieurs ressorts :

  • Le travail collectif et le partage entre professionnels : un atout pour les jeunes médecins habitués au fonctionnement en équipes lors de leur internat et de la faculté.
  • La mutualisation des moyens : secrétariat, matériel informatique, gestion des locaux, ce qui réduit le poids administratif souvent cité comme un frein au libéral.
  • L’évolution vers la coordination des soins : prise en charge pluridisciplinaire et protocoles partagés, adaptés à la complexité des situations (personnes âgées, polypathologies, suivi chronique).
  • Des dispositifs incitatifs financiers, à travers des aides à l’installation, subventions locales voire nationales et contrats régionaux proposés par les ARS.
  • Une réponse partielle à l’isolement : frein majeur cité dans les enquêtes auprès des étudiants et jeunes médecins au moment du choix de l’installation.
En résumé, les MSP visent à reconstruire une attractivité du libéral en le modernisant, en adoucissant ses rigidités traditionnelles, et en proposant un exercice collectif sécurisé.

Des chiffres : MSP et installation, quels résultats observés ?

Languedoc-Roussillon : croissance des MSP et évolution des installations

Les chiffres montrent une progression significative du nombre de maisons de santé dans notre ancienne région. Selon la DREES (Ministère de la Santé, 2023), la région Occitanie concentrait 163 maisons de santé fin 2023, dont environ 80 en Languedoc-Roussillon historique. Cette augmentation a accompagné une certaine stabilisation du nombre de nouvelles installations en médecine générale :

  • En 2015, dans le seul département de l’Hérault, seulement 38 médecins généralistes se sont installés en libéral (chiffres URPS Occitanie).
  • En 2022, ce chiffre est monté à 52, dans un contexte toujours tendu.
  • Sur la période 2015-2022, la moitié des nouvelles installations en zones rurales se sont faites en MSP (DREES).
Cependant, la situation reste fragile : Montpellier et Nîmes concentrent encore la majeure partie des installations (plus de 60 % dans les zones urbaines en 2023, selon l’ARS).

Le profil des nouveaux installés : une majorité en MSP ?

Selon le rapport de la Cour des Comptes 2022 sur l’accès aux soins primaires, près de 60 % des médecins généralistes de moins de 40 ans choisissent aujourd’hui un mode d’exercice collectif, le plus souvent en MSP ou en cabinets de groupe. L’écart est frappant avec les générations précédentes, qui exerçaient à plus de 70 % en individuel.

En Languedoc-Roussillon, cette tendance est accentuée dans les petites villes et zones rurales, où la quasi-totalité des nouveaux installés depuis 2018 rejoint une structure pluriprofessionnelle.

Regards de terrain : expériences et limites ressenties

Facteurs positifs identifiés localement

  • Sécurité et attractivité pour les jeunes médecins : plusieurs témoignages recueillis auprès de jeunes généralistes à Saint-Pons-de-Thomières (Hérault) ou Quillan (Aude) confirment que la présence d’une MSP fut un facteur-clé dans leur décision d'installation.
  • Dynamique collective : dans la Communauté de Communes du Haut-Vidourle (Gard), la MSP a servi de point d’ancrage au développement de protocoles pluriprofessionnels, notamment pour le suivi des patients diabétiques chroniques.
  • Stabilisation du désert médical : certaines régions, comme la Haute-Vallée de l’Aude, ont vu leur densité médicale se stabiliser, voire progresser légèrement, après la création de MSP (source : URPS Médecins Libéraux Occitanie).

Obstacles persistants et angles morts

  • Inadéquation entre besoins et offres : certaines MSP peinent à attirer de nouveaux membres, même au bout de plusieurs années, faute d’écoles, de services publics ou d’emploi pour les conjoints1.
  • Coûts de fonctionnement : la mutualisation est un levier, mais de nombreux retours font état de charges élevées, notamment en cas de travaux engagés sous la pression d’appel à projets des collectivités.
  • Gestion du collectif : dans certains cas, la mésentente entre professionnels ou un manque d’engagement dans la gouvernance peuvent freiner la réussite et la pérennité de la MSP.
  • Complexité administrative : la contractualisation avec l’ARS, la gestion des financements et le reporting constituent une source de lassitude, en particulier dans les plus petites équipes.

Qualité de vie, attractivité territoriale : des leviers complémentaires à la MSP

Si la création de maisons de santé contribue de toute évidence à rendre le territoire plus attractif, elle ne saurait régler seule le déficit d’installation. Les enquêtes nationales, comme l’étude CNOP 2023, rappellent que la présence d’infrastructures éducatives, le cadre de vie familial, l’accessibilité culturelle et sociale, la qualité de l’habitat, sont autant de critères déterminants dans le choix d’une installation.

En région, le Pôle Santé du Minervois (Aude) a, par exemple, misé sur des partenariats avec la Mairie pour proposer des logements transitoires, un accompagnement à la recherche d'emploi pour les conjoints, voire des garderies périscolaires. Ce type d’initiative, combiné à la MSP, a permis de convaincre deux jeunes généralistes de s’installer durablement en 2021.

Perspectives régionales : vers un modèle « sur-mesure » ?

L’observation du Languedoc-Roussillon comme laboratoire de l’innovation en santé montre que le modèle unique de MSP ne suffit pas à lui seul. Plusieurs chantiers s’ouvrent :

  • La variabilité du format : du petit centre de village (2-3 généralistes et paramédicaux) au pôle santé péri-urbain réunissant spécialistes, infirmiers et coordinateurs, les configurations doivent s’ajuster à la réalité du bassin de vie.
  • L’évolution des métiers et l’intégration du numérique (téléconsultations intégrées, messagerie sécurisée, coordination avec l’hôpital par logiciels partagés, etc).
  • L’efficacité de l’articulation MSP/hôpital local : citons l’exemple de la MSP de la Grand-Combe (Gard), qui travaille en binôme avec le Centre Hospitalier Alès-Cévennes pour fluidifier les parcours.
Selon la DREES (2022), la souplesse de gestion, la logique « d’écosystème local », et l’appui des collectivités, sont des facteurs de réussite davantage que le simple fait d’être « en MSP ».

Rétrospective et enjeux pour demain

La dynamique des maisons de santé en Languedoc-Roussillon a clairement participé à régénérer une partie de l’offre médicale libérale, tout en s’ancrant dans des territoires menacés par la désertification. Les données démontrent un effet positif, mais non exclusif, sur l’installation des jeunes médecins. Cependant, la MSP ne constitue ni une baguette magique, ni un modèle transposable sans adaptation. C’est dans l’ajustement permanent au contexte local, l’articulation avec les ressources du territoire, et le soutien à la qualité de vie des professionnels, que se dessine la capacité de transformer l’attractivité initiale en installation pérenne.

Au-delà, cette dynamique questionne : comment favoriser encore plus la diversité des modes d’exercice ? Faut-il intégrer de nouveaux métiers ou modèles économiques ? Quelle place pour les dispositifs numériques ou les solutions d’intérim médical durable ? Le prochain défi est bien là : faire de la maison de santé un pivot de l’innovation, mais au service d’une médecine libérale humaine, engagée et durable dans les territoires du Languedoc-Roussillon.

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