6 janvier 2026

Quelle dynamique pour la médecine libérale dans l’élaboration des projets territoriaux de santé en Languedoc-Roussillon ?

Comprendre les projets territoriaux de santé : enjeux et spécificités régionales

Les Projets Territoriaux de Santé (PTS) s’inscrivent au cœur de la stratégie régionale de santé, visant à articuler les besoins d’une population, la réalité des pratiques médicales, l’offre locale de soins et l’organisation des acteurs sur le terrain. En Occitanie, la région Languedoc-Roussillon regroupe près de 2,8 millions d’habitants (source : INSEE 2023), avec une densité et une variété de territoires allant du littoral urbain à des zones rurales isolées, en passant par le piémont cévenol et les vallées viticoles. Les disparités d’accès aux soins persistent, avec un taux de médecins généralistes de 154 pour 100 000 habitants dans la région, mais de fortes variations intra-régionales (Atlas Régional de la santé, 2023).

Les projets territoriaux émanent, pour l’essentiel, de la loi HPST (2009) – et sont renforcés par la loi Ma Santé 2022 et la création des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS). Ils fédèrent les acteurs autour d’objectifs communs : réduction des inégalités d’accès, amélioration de la qualité de prise en charge, coordination des parcours. Dans ce contexte, la place de la médecine libérale – qu’il s’agisse de généralistes ou de spécialistes – est singulière et stratégique.

Les médecins libéraux : piliers de l’offre de soins de proximité

En Languedoc-Roussillon, plus de 80% des consultations médicales de première intention sont assurées par des médecins libéraux, qui représentent la majorité de l’offre ambulatoire. Selon les chiffres de l’URPS Médecins Libéraux Occitanie, la région compte près de 9 400 médecins libéraux (source : URPS Occitanie, 2023, urps-ml-occitanie.fr), avec une présence très majoritaire en médecine générale, mais également dans des spécialités de premier recours (pédiatrie, gynécologie, psychiatrie, etc.).

  • Le maillage territorial assuré par les cabinets libéraux : souvent, la permanence d’accès aux soins dans des zones sous-dotées repose exclusivement sur la présence d’un ou deux médecins installés.
  • L’importance de la continuité et de la coordination : les libéraux jouent un rôle pivot dans le suivi des patients chroniques, la prévention, et la gestion des soins non programmés.
  • L’adaptabilité et l’innovation : les professionnels sont en première ligne de l’expérimentation de nouvelles formes d’organisation (téléconsultation, exercice regroupé, protocoles de coopération) adaptées à la réalité de terrain.

Sur le territoire héraultais, la CPTS Cœur d’Hérault illustre bien ce rôle moteur des généralistes et spécialistes libéraux dans la structuration de l’offre ambulatoire, en coordonnant déjà plus de 120 acteurs, dont la quasi-totalité sont des professionnels exerçant en libéral.

La co-construction des projets avec les médecins libéraux : expériences concrètes

Un constat s’impose dans notre région : là où les médecins libéraux ont été associés en amont à l’élaboration des PDT (Projets de Territoire de Santé), l’acceptabilité locale et la pertinence des solutions mises en œuvre progressent. Trois exemples locaux en témoignent :

  • Dans le Gard, la CPTS Vidourle-Camargue s’est structurée autour d’un réseau très dense de généralistes et spécialistes libéraux, qui ont porté des projets de prévention innovants : campagnes de dépistage de la BPCO chez les agriculteurs, organisation d’astreintes de soins non programmés avec temps de délégation vers des infirmiers de pratique avancée (IPA). Ce modèle, salué par l’ARS, a permis de réduire de 27% les passages aux urgences pour motifs non pertinents sur trois ans (source : ARS Occitanie, Bilan 2023).
  • En Lozère, département rural à la démographie médicale fragilisée, ce sont les médecins libéraux eux-mêmes qui ont initié le projet territorial « Pacte Santé Lozère », incluant la régulation des soins urgents et le développement de consultations avancées via la télémédecine pour les EHPAD et centres ruraux, confrontés à l’isolement médical (Préfecture Lozère).
  • À Montpellier, le projet « Parcours femmes vulnérables » a été co-construit avec les gynécologues et généralistes libéraux du secteur Antigone, proposant un accès prioritaire et coordonné à un parcours de prévention, d’accompagnement psychologique et de soins spécialisés.

Ces expériences illustrent la valeur ajoutée d’une implication directe et structurée des médecins libéraux, loin d’une posture purement consultative.

Quels freins rencontrés ? Retour du terrain

Cependant, la place des médecins libéraux n’est pas toujours aussi centrale qu’affichée dans les discours. Sur le terrain, plusieurs obstacles freinent encore la pleine reconnaissance de leur rôle dans les projets territoriaux :

  • Une temporalité complexe : rythmes institutionnels et bureaucratiques pouvant décourager l’implication des libéraux, confrontés à une charge de soin quotidienne très lourde ;
  • Des moyens parfois inadaptés : le financement des projets CPTS et PDT reste souvent limité, ne permettant pas de reconnaître l’investissement en temps ou en expertise des praticiens libéraux ;
  • Des difficultés de coordination interprofessionnelle : notamment dans des territoires où la couverture infirmière et paramédicale est hétérogène, ou où les interfaces avec les établissements publics sont distendues ;
  • La faiblesse de la reconnaissance institutionnelle : certains témoignages évoquent une faible place laissée à la voix des médecins libéraux dans la gouvernance régionale, et un dialogue encore trop vertical avec les instances administratives.

Selon une enquête 2023 de la Fédération Française des Médecins Généralistes (MG France), 56% des répondants d’Occitanie estiment ne pas avoir été suffisamment associés à l’élaboration des projets territoriaux de leurs secteurs (MG France).

Des leviers pour renforcer la place de la médecine libérale

L’analyse des initiatives réussies montre que la pleine intégration des médecins libéraux dans les projets territoriaux de santé nécessite plusieurs conditions-clés :

  1. Une implication dès la conception du projet : la consultation « à froid » ou la simple validation d’un projet déjà écrit ne suffit pas. L’intégration des praticiens libéraux dans les groupes de travail dès l’émergence de l’idée s’avère décisive.
  2. Un soutien logistique et financier spécifique : des dispositifs comme le financement de temps de coordination, de tâches de régulation, ou de pilotage de projets permettent d’encourager et de valoriser leur engagement ;
  3. La reconnaissance du leadership médical : dans les CPTS les plus dynamiques du Languedoc-Roussillon (Cœur d’Hérault, Bassin de Thau…), les médecins libéraux assument des fonctions de pilotage, et non seulement d’exécution. Ce leadership favorise l’adhésion et une mobilisation plus large des confrères.
  4. Le renforcement de la dynamique interprofessionnelle : la place des libéraux dépend aussi de la qualité du partenariat avec les pharmaciens, infirmiers, sages-femmes, assistantes sociales, etc. Les exemples locaux montrent qu’une animation centrée sur des problématiques concrètes (urgences, suivi des fragilités, prévention, campagnes de vaccination...) fédère réellement.

Lors du colloque régional URPS 2023, 85% des participants ayant piloté un projet territorial de santé ont estimé que le soutien logistique (mise à disposition de moyens humains ou matériels) était le facteur clé, plus que la règlementation ou l’incitation financière seule (URPS Occitanie, 2023).

Projets territoriaux : vers quel modèle régional ?

L’Occitanie expérimente plusieurs modèles de projets territoriaux de santé. Plusieurs tendances se dessinent sur le territoire Languedoc-Roussillon :

  • Le développement des soins non programmés en ambulatoire – avec des plages horaires partagées entre cabinets, des plateformes de coordination (à l’image de l’expérimentation inédite dans l’Aude sur le secteur Carcassonnais), et un recours renforcé à l’exercice groupé.
  • L’émergence d’équipes de soins primaires (ESP) libérales dotées de moyens, souvent autour de pôles ruraux (exemple : secteur de Saint-Pons, Hérault).
  • L’intégration accrue de la télémédecine et de dispositifs mobiles : la Lozère a mis en place une « consultation mobile » pour les zones blanches, comprenant une équipe de 3 professionnels libéraux mutualisant l’accès à un véhicule équipé en télémédecine (source : ARS Occitanie).
  • Des projets transversaux de santé publique, coconstruits avec l’Agence Régionale de Santé et les associations de patients, comme la semaine « Ressources Mentales » pilotée par des psychiatres libéraux dans l’Hérault, ou les campagnes de dépistage coordonné en zone périurbaine.

D’un territoire à l’autre, la place accordée à la médecine libérale varie encore. Mais les expériences menées montrent que là où les libéraux sont acteurs et non seulement exécutants, les réponses sont nettement mieux adaptées aux besoins spécifiques de la population.

Regards croisés : attentes et propositions pour la médecine libérale régionale

Plusieurs tendances structurelles se dégagent à l’écoute des professionnels lors des groupes de réflexion organisés en 2023 dans l’ensemble du Languedoc-Roussillon :

  • Du côté des jeunes médecins – un rapport différent à l’exercice collectif : la nouvelle génération, majoritairement issue des réformes du 3e cycle, exprime son intérêt pour l’innovation organisationnelle et une coordination plus horizontale : « On souhaite s’impliquer, mais il faut du concret et du temps dédié, pas des réunions pour valider des grilles Excel », résume un jeune généraliste montpelliérain.
  • Pour les praticiens isolés ou en secteur sous-doté, la préoccupation reste la pérennité de leur activité, mais aussi la reconnaissance de leur rôle central dans la permanence des soins et l’organisation territoriale.
  • Les spécialistes libéraux, quant à eux, demandent une meilleure intégration dans les projets transversaux, par exemple en matière de prévention secondaire et de coordination avec le secteur hospitalier dans les filières cancérologie, cardiologie, psychiatrie.
  • La perspective des institutions (ARS, collectivités, URPS) : une volonté affichée de « partenariat renforcé », mais des marges d’évolution sur la concertation et la valorisation réelle de l’expertise libérale sur les priorités territoriales.

Perspectives : renforcer la voix et l’action des médecins libéraux dans les projets territoriaux

La dynamique régionale en Languedoc-Roussillon confirme la nécessité d’une participation active et visible de la médecine libérale dans la construction des projets de santé adaptés aux spécificités locales. Cette place ne se limite pas à la prise en charge individuelle ou à la gestion du temps médical : elle est déterminante dans la prévention, la coordination, l’innovation organisationnelle, et la continuité territoriale des soins.

Face aux défis (vieillissement de la population, éloignement géographique, crise du recrutement médical), les réponses seront d’autant plus pertinentes que la médecine libérale sera moteur, écoutée et valorisée, non pas comme une variable d’ajustement mais comme un partenaire à part entière du système. L’avenir des projets territoriaux de santé en Languedoc-Roussillon passera par une gouvernance réellement partagée, des leviers de soutien à l’engagement de terrain, et le développement d’équipes interprofessionnelles où l’expérience et les initiatives des praticiens libéraux sont intégrées à tous les étages.

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