4 mars 2026

CPTS et médecine libérale : accélérateurs de coopération dans les campagnes du Languedoc-Roussillon

Dans les territoires ruraux du Languedoc-Roussillon, les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) ont pour mission de dynamiser l’organisation des soins, de renforcer la coordination entre professionnels et de garantir la proximité des services médicaux. En regroupant médecins généralistes, spécialistes, paramédicaux et acteurs locaux, elles contribuent à relever trois enjeux majeurs : améliorer l’accès aux soins, fluidifier les parcours des patients et soutenir l’attractivité de l’exercice libéral dans les zones en tension. Grâce aux initiatives concrètes menées sur le terrain, les CPTS deviennent un levier pour maintenir une offre de santé adaptée, lutter contre l’isolement professionnel et structurer de nouveaux modes de collaboration pour répondre aux besoins spécifiques des populations rurales du Languedoc-Roussillon.

Comprendre les CPTS : de la théorie à la réalité territoriale

Lancées dans la foulée de la loi Santé de 2016 et formalisées par le plan Ma santé 2022, les CPTS associent les professionnels de santé de ville (médecins, infirmiers, pharmaciens, etc.), les établissements locaux, mais aussi les acteurs du médico-social et du social d’un même bassin de vie. Dans le Languedoc-Roussillon, leur essor a été rapide : 39 CPTS étaient actives début 2024 en Occitanie, dont 13 couvrant exclusivement ou majoritairement des zones rurales (Source : ARS Occitanie, cartographie 2024).

  • Un périmètre défini localement : chaque CPTS structure son territoire d’action selon les flux de patients, l’offre de soins existante et les besoins de la population. En Lozère, une seule CPTS couvre tout le département, contre plusieurs en Aude ou dans l’Hérault.
  • Une gouvernance souple : l’organisation repose sur le volontariat et le principe du « faire ensemble ». La place des médecins libéraux est primordiale, rarement un projet démarre sans leur implication.
  • Des missions socles : accès aux soins, organisation des parcours, prévention, gestion des crises sanitaires, qualité et pertinence des soins, coordination avec le secteur médico-social.

Améliorer l’accès aux soins : défis et réponses concrètes en zone rurale

Nos territoires sont marqués par des déserts médicaux, des distances importantes et une démographie vieillissante. Dans ce contexte, la première ambition des CPTS est de sécuriser la réponse aux besoins de santé, au plus près des habitants.

Diminuer les ruptures d’accès et éviter le recours aux urgences

  • Gestion des soins non programmés : La grande majorité des CPTS rurales de la région ont mis en place des tours de garde, des permanences téléphoniques partagées, ou des « plages de soins non programmés » pour les patients sans médecin traitant. Par exemple, dans la Haute Vallée de l’Aude, une collaboration CPTS-mairie-SAMU permet d’orienter rapidement les appels et d’éviter le détour systématique par les urgences du CH de Carcassonne.
  • Accès facilité à des spécialistes : Des consultations avancées (en cardiologie, dermatologie, ophtalmologie…) sont organisées à dates fixes dans des Maisons de santé, à l’initiative des CPTS. Cela réduit les délais d’attente et diminue le « nomadisme médical » évoqué par nos collègues du Gard rhodanien.
  • Soutien à l’installation des jeunes médecins : Plusieurs CPTS, comme celle de la Vallée du Vidourle, mènent des campagnes de valorisation du territoire, facilitent l’accueil des internes, aident à la recherche de logement ou à l’intégration administrative des nouveaux professionnels.

Les retours de terrain montrent que ces actions, même modestes, contribuent à freiner la désertification et à sécuriser les parcours de soins pour des milliers d’habitants isolés (voir ARS Occitanie).

Favoriser la coordination et l’interconnaissance : sortir de l’isolement professionnel

L’un des maux du travail en zone rurale est souvent l’isolement. Les CPTS répondent à ce défi structurel par la création d’espaces d’échange, d’outils partagés et de nouvelles habitudes collaboratives.

  • Réunions de concertation pluriprofessionnelles : De véritables « staffs territoriaux » sont mis en place sur des sujets de cas complexes, de patients polypathologiques, ou de situations de précarité. Ces temps sont très appréciés par les libéraux, qui y trouvent appui, conseils et entraide.
  • Festivals santé et journées de sensibilisation : Plusieurs CPTS (notamment en Cévennes et dans le Minervois) organisent des évènements ouverts à la population et aux élus, stimulant l’échange interprofessionnel mais aussi le lien avec la cité. Cela contribue à « dépoussiérer » l’image du médecin isolé en campagne.
  • Partage d’outils numériques : La mutualisation d’agendas, de messageries sécurisées, voire d’outils partagés de gestion de crise (canicule, COVID-19, etc.) permet de gagner en réactivité et en efficacité.

Pour nombre d’entre nous, ces nouveaux modes de coordination constituent l’un des apports les plus concrets à l’attractivité de l’exercice libéral rural. Un sondage interne à la CPTS Sud Lozère en 2023 montrait que 70% des praticiens avaient le sentiment d’être « moins seuls » grâce à la dynamique CPTS.

Structurer des parcours de soins adaptés aux enjeux locaux

La polyvalence est une réalité en zones rurales : un praticien généraliste y combine activité de soins, expertise gériatrique, suivi de maladies chroniques, gestes d’urgence, voire coordination sociale. L’apport des CPTS sur le terrain est alors d’aider à organiser cette polyvalence sans épuiser les équipes.

  1. Formaliser des protocoles locaux : Par exemple, adapter le suivi des diabétiques en associant infirmiers Asalée, pharmaciens et médecins, ou organiser la sortie d’hospitalisation des personnes âgées en partenariat avec l’HAD et les SSIAD locaux.
  2. Fluidifier la prise en charge des patients complexes : Les CPTS mettent en place des référents pour l’oncologie, les parcours addictions, ou la coordination en cas de perte d’autonomie : cela permet d’éviter les ruptures et de simplifier les démarches pour les familles.
  3. Accompagnement dans la gestion des crises sanitaires : Lors de la pandémie COVID-19, les CPTS rurales du Languedoc-Roussillon ont organisé des centres de dépistage mutualisés, des campagnes de vaccination coordonnées et le suivi des patients vulnérables à domicile (voir HAS).

L’expérience montre que c’est en partant du vécu et des attentes des professionnels de terrain que ces modèles trouvent leur efficacité.

Renforcer la prévention, la santé publique et l’ancrage territorial

Si la prévention est une mission essentielle partout, elle prend une dimension particulière dans les territoires ruraux, où l’on retrouve une plus grande dispersion sociale, des inégalités d’accès à l’information et une exposition renforcée à certains risques (accidents domestiques, santé environnementale, addictions…).

  • Déploiement de campagnes de dépistage : Plusieurs CPTS rurales du Languedoc-Roussillon ont monté, avec l’appui des collectivités, des opérations de repérage des fragilités (filières AVC, repérage précoce des troubles cognitifs, campagnes de vaccination antigrippe à domicile…)
  • Actions de santé scolaire et d’éducation thérapeutique : En partenariat avec l’Éducation nationale et les acteurs associatifs, des interventions ont été co-construites pour la prévention des conduites addictives chez les jeunes, la nutrition, ou la promotion du sport santé en zone rurale.
  • Sensibilisation à la télémédecine : Pour lutter contre l’autocensure liée à la distance, des ateliers de présentation de la téléconsultation et d’aide à l’équipement numérique des personnes âgées ont été déployés dans l’arrière-pays audois et héraultais.

En positionnant les médecins libéraux comme acteurs de terrain de cette prévention, les CPTS renouvellent la place du soin dans le tissu socio-économique local.

Soutenir la qualité de vie au travail et le renouvellement des générations

Le maintien de la médecine libérale en milieu rural passe par un engagement concret pour l’attractivité : conditions de travail, reconnaissance et continuité intergénérationnelle.

  1. Organisation du « temps médical partagé » : En Lozère ou dans l’arrière-pays montpelliérain, des dispositifs de remplacement et de partage de cabinet entre jeunes généralistes sont coordonnés par les CPTS, facilitant les temps de repos et la formation continue.
  2. Accueil des étudiants et coopération universitaire : Plusieurs CPTS ont signé des conventions avec l’Université de Montpellier pour accueillir des externes et internes, leur offrir un accompagnement personnalisé et leur donner envie de s’installer sur le territoire. Selon l’URPS Occitanie (rapport 2023), un étudiant sur quatre passé en stage en zone rurale déclare vouloir y revenir plus tard.
  3. Rôle de « guichet unique » pour le soutien administratif : Les CPTS aident à décharger les praticiens des tâches administratives chronophages, notamment dans la gestion des appels d’offre, des dossiers d’aides ARS, et même dans l’organisation de la permanence des soins.

Cet accompagnement au quotidien, trop souvent invisibilisé, est pourtant décisif pour la pérennité de l’offre de soins libérale dans nos villages et bourgs.

Points de vigilance et perspectives régionales

Si les apports sont multiples, certains freins persistent. Les différences fortes de moyens, de maturité organisationnelle ou d’acceptation par les professionnels selon les territoires expliquent des rythmes variés d’appropriation. Certains dénoncent la « paperasserie » supplémentaire ou l’impression de sous-effectif permanent.

  • L’articulation entre CPTS, MSP (Maison de Santé Pluridisciplinaire) et hôpitaux locaux reste parfois confuse : une clarification des rôles sur chaque territoire est encore en chantier.
  • L’absence d’incitations financières directes pour les médecins libéraux retarde parfois l’engagement, même si la dynamique commence à se structurer via des financements forfaitaires (Accords conventionnels interprofessionnels, visites ARS, etc.).
  • La participation des spécialistes reste en retrait, alors que les parcours complexes multi-acteurs nécessiteraient leur implication régulière.

Pourtant, de nombreux exemples montrent que les CPTS rurales du Languedoc-Roussillon redonnent envie aux professionnels de s’organiser localement, de mutualiser leurs compétences et d’apporter une réponse pertinente à la fois pour eux-mêmes et pour les habitants.

Les prochains mois seront décisifs afin d’accompagner l’essor des CPTS, de renforcer leur légitimité et de garantir que, loin d’être une « couche » supplémentaire, elles restent une véritable chance de renouveau pour la médecine libérale dans nos territoires.

Sources : ARS Occitanie, URPS Médecins Libéraux Occitanie, HAS, Drees, rapport « Démographie médicale au 1er janvier 2024 », rencontres CPTS rurales Occitanie 2023-2024, entretiens internes au collectif.

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