29 septembre 2025

Où sont les déserts médicaux ? Portrait régional des zones sous-dotées en médecins libéraux en Languedoc-Roussillon

Pourquoi cartographier la pénurie médicale dans notre région ?

En Languedoc-Roussillon, la répartition des médecins libéraux reste un défi structurel. L’impression d’une pénurie croît dans les conversations du quotidien : délais pour obtenir un rendez-vous chez le généraliste, difficulté à trouver un spécialiste, fermeture d’un cabinet dans le village voisin… Pourtant, la “sous-dotation” médicale ne s’étudie pas à l’intuition : elle se mesure, s’analyse, et évolue au gré des dynamiques locales et des décisions politiques. Dresser une carte la plus actuelle possible des zones sous-dotées, c’est éclairer les choix individuels des professionnels et l’action collective des acteurs de santé.

Définition : qu’appelle-t-on « zone sous-dotée » ?

Le terme « zone sous-dotée » désigne un territoire où l’accès à un médecin libéral est significativement inférieur à la moyenne nationale ou régionale, compte tenu des besoins de la population. L’ARS (Agence Régionale de Santé) travaille avec la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques) pour les identifier, en combinant plusieurs indicateurs :

  • Le nombre de médecins pour 100 000 habitants (densité effective)
  • La structure de la population (âge, pathologies prioritaires, précarité, proportion de personnes âgées…)
  • La part de médecins exerçant à temps partiel ou proches de la retraite
  • Le temps d’accès réel à un professionnel de santé (géographique et délai d’accès)

Depuis 2017, c’est l’outil du Zonage Médecin qui fait foi. Il distingue plusieurs catégories :

  • Zone d’intervention prioritaire (ZIP) : sous-dotation forte et priorité d’action
  • Zone d’action complémentaire (ZAC) : sous-dotation modérée
  • Zone intermédiaire (ZI) 
  • Zone très dotée : excédent relatif de médecins

Ce découpage sert de base à la politique d’incitations à l’installation (primes, aides) et à la structuration de l’offre de soins.

Pour le Languedoc-Roussillon, le zonage a été réactualisé en 2022 et intégré à la cartographie Occitanie (Source : ARS Occitanie).

La carte au 1er janvier 2024 : distribution des zones sous-dotées

Sur les cinq départements du Languedoc-Roussillon (Aude, Gard, Hérault, Lozère, Pyrénées-Orientales), la volonté régionale récente a été de rendre la cartographie aussi précise que possible, jusqu’à l’échelle communale, voire infra-communale pour certains territoires urbains.

Faits marquants :

  • 19,6 % de la population régionale vit en ZIP (zone d’intervention prioritaire) pour les médecins généralistes libéraux (chiffre ARS Occitanie, édition 2024).
  • La Lozère et le nord de l’Aude cumulent la forte densité de ZIP, atteignant par endroits un ratio inférieur à 80 médecins pour 100 000 habitants.
  • L’ouest du Gard, l’arrière-pays héraultais, le Haut-Vallespir (PO), mais aussi certains quartiers périurbains de la métropole montpelliéraine, sont classés ZAC voire ZIP selon la pression démographique.
  • Le littoral héraultais (hors saison estivale) ou les agglomérations de Perpignan et Nîmes présentent parfois une densité moindre qu’on ne le pense, du fait d’une population vieillissante et d’un vivier professionnel en pré-retraite.
  • En spécialité, 19 ZIP sont reconnues pour les ophtalmologistes (zone très dégradée autour de Béziers-Sète et du pays catalan notamment).

Les cartes actualisées sont accessibles sur le site de l’ARS Occitanie (« Zonage médecins généralistes et spécialistes par commune – mise à jour janvier 2024 »).

Languedoc-Roussillon : analyse département par département

Aude

  • ZIP majoritaires dans le Lauragais, la Haute-Vallée et les Corbières intérieures. D’après le Conseil départemental de l’Aude (2023), 25,7 % des habitants vit en ZIP généraliste, dont Quillan, Chalabre, Limoux, et nombre de communes rurales excentrées.
  • Spécialistes : zip pour la gynécologie et la pédiatrie à Castelnaudary, Carcassonne et Lézignan-Corbières. Orthophonistes et dentistes également sous-dotés sur le piémont pyrénéen.
  • Focus : sur l’axe Castelnaudary-Carcassonne-Limoux, le nombre de médecins libéraux a baissé de 18 % en 10 ans.

Gard

  • Ouest du département, Cévennes et Garrigues encore très classées ZIP à l’hiver 2024 (zone de Saint-Ambroix, Quissac, Le Vigan).
  • Préfecture Nîmes en zone intermédiaire, mais quartiers périphériques touchés. Alès : ZIP confirmée pour la démographie des médecins traitants.
  • Particularité du Gard rhodanien : sur-dotation apparente, mais pression considérable due au vieillissement de la population et à la saisonnalité touristique.
  • Localité symbole : Le Vigan, où l’âge moyen des médecins généralistes dépasse 56 ans en 2024 (selon l’Ordre des médecins).

Hérault

  • Grand Montpellier : ZIP en périphérie (quartiers Nord, Plan des 4 Seigneurs, villages périurbains). Densité trompeuse due à la concentration du CHU.
  • Béziers : ZIP sur la rive Ouest et les communes voisines (Sérignan, Maraussan). Est de l’étang de Thau (Frontignan, Sète) également ciblé.
  • Arrière-pays : Lodévois, Clermontais, piémonts de l’Hérault fortement sous-dotés (moins de 77 médecins pour 100 000 habitants).
  • Spécialistes : ZIP confirmées en dermatologie et ophtalmologie sur la moitié Ouest du département.

Lozère

  • Quasiment tout le territoire classé ZIP, avec de rares exceptions (Mende et Langogne, touchées cependant par l’âge élevé des praticiens).
  • La Lozère détient le plus fort taux de médecins retraités en exercice suppléant (29 % selon l’ARS, 2023).
  • Situations extrêmes en Margeride, Aubrac et Cévennes lozériennes, où des territoires sont déserts après le départ d’un seul médecin.

Pyrénées-Orientales

  • ZIP très marquée dans le Vallespir, la Cerdagne, et le Haut-Conflent. Prats-de-Mollo, Olette, Saillagouse souffrent d’une sous-dotation chronique.
  • Perpignan : quartiers du sud-est et zone Saint-Martin signalés comme en tension en 2024.
  • Sur la côte, los ZIP apparaissent ponctuellement en fonction de la fréquentation touristique (Argelès, Le Barcarès, Saint-Cyprien).

Facteurs aggravants : vieillissement médical et mutations de l’exercice

La simple densité chiffrée masque la réalité d’un vieillissement préoccupant : en 2023, plus de 43 % des généralistes libéraux du Languedoc-Roussillon avaient plus de 60 ans (source : Ordre Régional Occitanie). À l’horizon 2027, près d’un praticien sur deux sera en droit de partir à la retraite. Cette tendance est aggravée par :

  • Un faible renouvellement des installations libérales, y compris dans les pôles urbains
  • Des départs accélérés dans le rural, sans possibilité de transmission de patientèle
  • L’attraction des formes alternatives d’exercice, comme le salariat ou le travail en équipe pluriprofessionnelle
  • L’envolée des postes vacants chez les spécialistes : en 2023, 18 ZIP médicales concernent la pédiatrie et 15 la psychiatrie, selon les données de l’URPS Occitanie

Ces réalités dynamisent le recours aux médecins remplaçants et au cumul emploi-retraite, ce qui ne garantit pas une installation pérenne et un suivi médical de proximité.

Zonage : quelles conséquences concrètes pour les habitants et les professionnels ?

Le classement « sous-doté » conditionne des mesures incitatives :

  • Primes à l’installation et contrats d’aide : jusqu’à 50 000 € sur 2 à 5 ans.
  • Exonérations fiscales pour les jeunes installés en ZIP.
  • Développement des maisons et centres de santé sur fonds publics (en plein essor dans l’ouest Gard et sud Aude).
  • Aide au logement et solutions d’accompagnement du conjoint pour attirer les nouvelles générations de professionnels.

Pour les habitants, le classement ZIP/ZAC détermine :

  • Le délai moyen pour un rendez-vous de médecine générale (supérieur à 14 jours dans 40 % des ZIP, selon une enquête Mutualité Française 2023).
  • L’accès à certaines spécialités, avec des délais allant jusqu’à 18 mois pour un ophtalmologue en zone sous-dotée du Biterrois.
  • La prise en charge des urgences rurales, souvent assurée par un unique professionnel cumulant gardes et consultations.

Les marges de progrès : cartographier autrement, accompagner mieux

Les chiffres du zonage ne sont pas figés : ils dépendent de la qualité des données recueillies, de la méthodologie retenue, et surtout, des dynamiques de terrain. Depuis 2022, la cartographie s’enrichit de critères qualitatifs :

  • Évaluation du temps d’accès « réel » (trajet routier, disponibilité effective)
  • Considération des renoncements aux soins relevés par les réseaux de santé locaux
  • Mise en réseau plus serrée entre professionnels par les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé)

Plusieurs départements, à commencer par la Lozère et le Gard, expérimentent déjà l’utilisation de cartographies dynamiques et collaboratives, où les professionnels de terrain relaient en temps réel leur disponibilité. Les initiatives portées par l’URPS, avec l’appui de l’ARS, misent désormais sur la valorisation des territoires engagés (stages, visibilité des offres d’installation, meilleur travail en réseau) pour inverser la tendance.

À retenir : diagnostic partagé et réponse collective

La carte des zones sous-dotées en Languedoc-Roussillon révèle des contrastes puissants : désertification médicale accélérée dans la Lozère, poches de sous-dotation en milieu urbain selon les quartiers, vieillissement marqué des effectifs, spécialités en tension aiguë dans le littoral et les vallées intérieures.

Face à ces réalités mouvantes, chaque acteur peut s’informer et agir : les collectivités en soutenant des solutions locales, les confrères déjà installés en partageant leurs expériences et en accueillant leurs successeurs, les réseaux régionaux en innovant. La carte, loin d’être un constat d’impuissance, est d’abord un outil pour mobiliser, expérimenter de nouvelles formes d’organisation, et construire ensemble la médecine libérale durable et humaine que le Languedoc-Roussillon mérite.

Sources principales :

  • ARS Occitanie, « Zonage médecins 2024 » (https://www.occitanie.ars.sante.fr/zonage-medecins)
  • Conseil de l’Ordre Occitanie/Départementaux
  • URPS Médecins Libéraux Occitanie : Panorama régional (2024)
  • Mutualité Française Occitanie « Baromètre accès aux soins » (2023)
  • Institut National de la Statistique et des Études Économiques : Démographie des médecins (2023)

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